Julius Martov
Le socialisme doit-il être national ?
(1904)
Publié pour la première fois dans : Iskra, numéro 72, 25 août 1904, signé L. Martov
Réimprimé dans : Za dva (Saint-Pétersbourg, 1906), vol. 2, pp. 28–38
Traduction et notes par Edmund Griffiths (2026).
Annotation par Graham Seaman pour les archives Internet des Marxistes.
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Pour la première fois, le congrès d’Amsterdam[1] représenta des socialistes de tous les continents. Lors du même congrès, cependant, une tentative fut faite pour opposer les socialistes d’une région à ceux d’une autre, divisant les membres de la famille socialiste en « citoyens actifs » et « passifs », comme l’exprimèrent les camarades R. Luxemburg, Plekhanov, Rakovski, Iglesias et Katayama lors de leur protestation.
Si ce n’était pas pour la mention de l’Espagne, que le délégué belge Cde Anseele plaça aux côtés de la Russie, de la Pologne, des pays balkaniques et du Japon, son discours nous aurait présenté l’opposition traditionnelle entre l’Occident et l’Orient — mais qui s’appliquait au prolétariat socialiste.
Voici ce qu’a dit Anseele, s’opposant à la soi-disant résolution « de Dresde » sur la tactique[2] que le congrès a ensuite adoptée :
« Pour les socialistes en Russie, en Bulgarie, en Espagne, en Pologne et au Japon, refuser la responsabilité gouvernementale est facile. De longues années passeront sûrement avant qu’on ne leur propose cela. Si je représentais l’un de ces pays, je m’abstiendrais de répondre à cette question, au lieu de condamner une tactique socialiste que j’étais trop faible pour mettre en pratique dans mon propre pays. » [3]
On ne peut pas le dire plus clairement que cela… tant que vous restez socialiste. En tant que bourgeois ouvert, vous pouvez vous permettre de porter l’idée contenue dans ces mots jusqu’au bout. Et certains journaux bourgeois font exactement cela, en discutant à dents serrées de la défaite du « jaurèsisme »[4] au congrès international. Non seulement les journaux démocratiques, mais même la feuille du gouvernement Bülow[5] (la Norddeutsche Allgemeine Zeitung) ont tenté de présenter l’« intransigeance » socialiste des soi-disant « orthodoxes » comme une conséquence directe du fait que les socialistes dans certains pays ne peuvent même pas rêver de la petite part du gâteau public que la bourgeoisie dirigeante d’autres États est prête à offrir aux Millerand. [6] Ce n’est que de la rancœur… C’est toute l’explication de l’orthodoxie intransigeante des « Orientaux ». Il n’est donc pas étonnant que la presse bourgeoise, comme Anseele, se plaigne de tous ces Polonais, Japonais et Russes qui ont l’audace de participer à l’élaboration des principes tactiques qui seront contraignants pour tous les sociaux-démocrates. [7] Et ici, comme dans bien d’autres cas, l’explication spirituelle de la presse bourgeois-réactionnaire et bourgeoise-libérale coïncidera sans doute avec celles offertes par Messieurs les anarchistes.
Comme vous le voyez, la « nouvelle méthode » se proclame une expression exacte des intérêts du prolétariat dans les pays civilisés et politiquement libres, tandis que son antagoniste — le marxisme « orthodoxe » — est présenté comme un héritier légitime de la barbarie politique et d’une classe ouvrière affaiblie et immature des pays éloignés de la démocratie. Et la « nouvelle méthode » proteste socialement, au nom d’une culture politique supérieure, contre la répression des barbares socialistes du Japon, de la Russie, de la Pologne et de l’Allemagne.
Oui, l’Allemagne ! Anseele préférait ne pas en parler. Mais le dirigeant de l’aile « droite » du congrès, Jaurès, construisit tout son discours pour défendre la « nouvelle méthode » sur la contreposition du socialisme des démocraties libres au socialisme du parti ouvrier allemand, dont il pense que les tactiques sont alourdies par le retard de l’Empire allemand. « Où, » demanda Jaurès aux camarades allemands, « où votre résolution a-t-elle rencontré la plus grande résistance ? En France, ou du moins en partie en France ; en Hollande, en Belgique, en Suisse, au Danemark, en Suède, et je crois aussi en Angleterre ; en d’autres termes, plus un pays est libre et démocratique, plus le prolétariat y participe activement et efficacement au parlement, plus il est affecté par votre résolution, qui sera un obstacle au développement du socialisme international. » [8]
L’Est barbare, qui ne connaît rien aux institutions démocratiques, menace d’employer ses voix lors des congrès internationaux pour réprimer les efforts des partis ouvriers avancés pour tirer parti de l’influence politique qu’ils ont acquise dans leurs propres pays. Et à la tête de cet Est barbare se tient la social-démocratie allemande, impuissante avec ses trois millions de voix à jouer un rôle politique dans la vie du pays, « masquant son impuissance face à l’action en se réfugiant derrière l’intransigeance dans des formules théoriques » (d’après le discours de Jaurès lors de la dernière session du congrès). [9]
Les jauréssistes — comme leurs amis, les radicaux bourgeois — sont profondément indignés d’être ainsi réprimés par l’Est japono-slavo-germanique. Les partis qui prolongent une existence fictive tant qu’ils sont tolérés par un monarque — ces partis, s’exclame Gérault-Richard, veulent empêcher le parti français de récolter les fruits de ses victoires ! Et chaque orateur protestant contre cette répression s’est senti obligé d’exprimer une indignation particulière face au rôle des deux voix de la délégation japonaise dans l’adoption de la résolution de Dresde. Ce n’est pas pour rien que, lorsque la guerre actuelle a éclaté, l’inimitable Gérault-Richard a suivi le gouvernement tsariste et ses reptiles français en parlant de « perfidie japonaise » ! Nous pouvons encore entendre, de la part des rangs du socialisme jaune de Combes[10], des protestations contre un nouveau « péril jaune »… Les tentatives de diviser le socialisme mondial en deux camps, séparés par un critère géographique ou ethnographique, sont une nouveauté pour la « nouvelle internationale ». Mais de telles tentatives ont déjà été faites auparavant, à l’époque de l’ancienne internationale — et le socialisme français, avec ses caractéristiques spécifiques, s’opposait alors aussi au socialisme allemand. Mais — ironie du destin ! — Nous, les Slaves, sommes alors apparus comme alliés des socialistes romans et flamands, l’« extrême Occident » du continent européen. Le « collectivisme » et l’anarchisme romano-slaves de Proudhon et Bakounine se sont positionnés face à l’« État » « germano-juif » ou au socialisme parlementaire de Lassalle et Marx. Alors comme aujourd’hui, ce dernier était dit résulter de l’asservissement de l’individu par le système étatique allemand et du caractère non révolutionnaire résultant du prolétariat allemand. Les Slaves, avec leur mépris souverain caractéristique pour les formes d’État, étaient alors considérés comme des alliés naturels des nations romanes. Et lorsque la tactique « marxiste » du mouvement prolétarien mondial prit progressivement forme lors des congrès de l’internationale, les attaques lancées par les représentants « romano-slaves » vaincus contre la « domination allemande » furent parfois tout aussi chauvines que celles avancées par les représentants actuels de « l’Occident libre ». Gustave Rouanet, désormais allié de Jaurès, autrefois (au début des années 1880) allié de Paul Brousse lors du saut de ce dernier — conformément aux lois naturelles du mouvement historique — de l’anarchisme « sanglant » au « possibilisme » réformiste, pourrait en dire quelque chose par expérience personnelle. À cette époque, lorsque les épigones du socialisme « roman » combattaient le socialisme « allemand », Guesde, Lafargue et d’autres marxistes étaient ouvertement qualifiés d’agents du pangermanisme.
Il n’est pas du tout une coïncidence que cette variante spécifiquement « romane » du socialisme soit passée d’anarchiste et révolutionnaire à opportuniste et ministérielle. Sa nature de classe petite-bourgeoise est restée inchangée tout au long de cette évolution, et derrière le changement d’humeur politique — exprimé dans la transition du « révolutionnisme » à son opposé polaire — on peut discerner le même point psychologique inchangé : le désir de tromper le processus historique, de se placer en dehors et au-dessus, d’éviter ses contradictions complexes par une tactique plus ou moins aventureuse. Il est d’autant plus instructif de noter que les mêmes Slaves qui, il y a trente ans, étaient intellectuellement proches de ce socialisme roman ont désormais rompu avec les épigones de ce socialisme, qui les comptent parmi les adeptes du « doctrinarisme » allemand. Et cela a parfaitement du sens. La dernière évolution de la bourgeoisie européenne a conduit les opportunistes, capitulant devant le processus historique naturel, à pratiquer la « nouvelle méthode » : la méthode de réconciliation avec la société bourgeoise. Cette même évolution, dans les pays nouvellement intégrés à la sphère d’opérations du capitalisme, s’est reflétée dans les résultats politiques extrêmement étroits et maigres du processus progressiste transformant leurs relations économiques et sociales. Quelle a été, en effet, cette dernière évolution de la bourgeoisie européenne ? Il s’agit d’une perte progressive de toutes les caractéristiques d’une classe sociale progressiste, d’un recul progressif de toute position démocratique qu’elle occupait lorsqu’elle était une classe combattante, une classe qui, dans son propre processus d’émancipation, avait obtenu des acquis culturels et des libertés pour toute l’humanité. Mais lorsque ce mouvement familier atteignit son apogée, quand il n’y avait aucun moyen d’aller plus loin à droite sans sacrifier les intérêts fondamentaux et vitaux de tout le système bourgeois, alors les classes dirigeantes commencèrent à manifester le processus inverse : un effort de la part de certaines strates particulières pour introduire quelques correctifs nécessaires à la liquidation essentiellement inévitable du progrès bourgeois, pour reprendre une partie de ce qui avait été sacrifié — dans une fuite paniquée des « spectres rouges » — vers les forces obscures de la réaction féodale, monarchique ou cléricale. Ce nouveau tournant de la section « avancée » de la bourgeoisie est le fait fondamental de l’histoire politique de ces dernières années, la base de la « nouvelle méthode » des tactiques socialistes en France, en Italie et en Belgique. On parle d’une « renaissance de la démocratie bourgeoise ». Mais si ce « renouveau » est examiné attentivement, il n’est pas difficile de voir que ce processus historique local a un objectif bien plus étroit et limité que celui des démocrates des années 1840 et 1860. Des points qui étaient communs à tout le républicanisme bourgeois, lorsqu’ils apparaissaient dans le manifeste de Belleville de Gambetta, sont désormais acceptables — et même pas dans son ensemble — uniquement pour la « démocratie républicaine » de l’extrême gauche, qui doit d’abord se renommer héroïquement le « Parti radical-socialiste ». Quelque chose qui, à la fin des années 1860, pouvait être accepté par l’archi-modéré Jules Simon — une milice populaire — est aujourd’hui un obstacle pour presque tous les radicaux bourgeois. Car le processus local d’un virage vers la gauche au sein d’une petite couche de la bourgeoisie dirigeante se déroule—en étroite association avec, comme résultat reflété du processus fondamental, inévitable et irréversible du déplacement de la société bourgeoise dans son ensemble vers la droite. Ce processus n’est pas dû à la mauvaise volonté des Crispis et des Mélines ; [11]il est l’inverse du développement du mouvement de classe du prolétariat, et, tout comme ce dernier, il ne peut être détourné par aucune incantation ou tactique astucieuse. Sur la base de ce processus général de réactionnisme de la bourgeoisie, toute indication locale d’une « renaissance de la démocratie » sur l’extrême gauche de cette classe ne peut avoir qu’une signification transitoire. Nous, en Europe de l’Est, le voyons trop clairement à chaque étape. La « renaissance » de la démocratie bourgeoise n’affaiblit en rien la pression réactionnaire exercée par les sociétés bourgeoises pleinement établies sur les « nouveaux » pays, des pays qui ne sont devenus partie intégrante du monde capitaliste que récemment. La bourgeoisie des pays avancés n’apporte plus aucune idée progressiste dans la circulation mondiale ; au contraire, elle est la complice active de toute forme de réaction à « l’Est », et son argent, son influence idéologique réactionnaire, et sa politique étrangère non moins réactionnaire soutiennent notre régime asiatique, obsolète et condamné par l’histoire. Ce fait constitue la principale « excuse » de notre implication active dans les questions tactiques du mouvement prolétarien international. Si toute la bourgeoisie européenne est un rempart de notre réaction pré-bourgeoise, alors nous devons avoir le droit d’engager le prolétariat des pays avancés — le véritable héritier de la culture européenne que la bourgeoisie a trahie — comme allié dans la lutte contre cette réaction. Mais nous ne pouvons pas faire cela, nous ne pouvons pas lier notre révolution « nationale » à la révolution du prolétariat mondial, si cette dernière atténue le tranchant de son antagonisme révolutionnaire envers la société bourgeoise, si pour quelques miettes de « réforme sociale » ou, au nom du spectre trompeur d’une « renaissance de la démocratie », elle assume une part de responsabilité dans la direction de la politique d’État de la bourgeoisie dirigeante — une politique qui, dans l’ensemble, est et ne peut qu’être une politique de militarisme et d’impérialisme, une politique de réaction intellectuelle et sociale, une politique de vol colonial et de corruption policière, une politique coupable de prolonger la servitude ancestrale de la Pologne, des Juifs, des pays balkaniques, des Arméniens, et qui produit sans cesse de nouvelles formes cyniques d’oppression raciale et nationale. Si le prolétariat, dans un pays ou un autre, assume la responsabilité de la direction de cette politique, cela causera des dommages irréparables à notre propagande — celle des socialistes dans des pays où le régime démocratique permettant cette « collaboration de classe » reste à gagner. Si les socialistes des pays démocratiques passent d’alliés de classe à alliés et complices de l’un de nos ennemis de classe (la bourgeoisie française, par exemple, est actuellement, en sa qualité d’allié du gouvernement russe, ennemi direct des prolétaires en Russie), ils saperont les fondements de notre travail socialiste révolutionnaire, discréditeront l’idée de socialisme aux yeux de nos prolétaires, et faciliteront ainsi la croissance de notre mouvement révolutionnaire « national » — qui, ne serait-ce que pour sa limitation nationale, ne peut échapper à une coloration idéologique petite-bourgeoise. Dans les conditions d’un système politique arriéré, nous, socialistes de l’« Est », ne pouvons faire notre travail d’organisation de la classe ouvrière — et aucune lutte pour la liberté n’est possible sans elle — que si nous avons toute la force idéologique du socialisme révolutionnaire de notre côté, annulant toute tentative d’attaque contre le principe fondamental du mouvement prolétarien : son internationalisme. Et si nos camarades d’Europe occidentale, absorbés par la lutte pour des réformes démocratiques locales, n’ont pas encore oublié l’effet progressiste mondial que notre succès à joindre l’Est au monde de la liberté bourgeoise aurait eu, s’ils voient encore l’importance du dilemme « l’Europe doit-elle être républicaine ou cosaque ? « ,[12] alors ils doivent admettre notre droit de « prendre à cœur » le destin du mouvement prolétarien dans ces pays avancés où la « renaissance de la démocratie bourgeoise », qu’elle ait été promise ou déjà commencée, n’a pas touché et n’a pas l’intention de toucher aux fondements fondamentaux de la politique contemporaine de la bourgeoisie avancée : une politique de préservation et de renforcement en Orient de toutes les institutions et relations qui ont été atténuées en Occident par la révolution du XVIIIe siècle.
La « renaissance de la démocratie » en France n’a rendu ni ce pays ni ceux sous son influence plus hospitaliers envers les révolutionnaires de Russie et de Pologne ; elle n’a pas restreint la « liberté d’action » de la police russe à Paris ; elle n’a pas rendu la presse française influente moins cynique en ignorant les crimes du despotisme russe contre les Arméniens, les Finlandais, les Polonais, les Juifs et le prolétariat russe. Le fait que Jaurès soit le chef d’un parti ministériel, et que les libéraux belges se soient résignés à la perspective qu’un socialiste belge prenne une position similaire dans un avenir proche, n’a aucune importance face au flot d’or qui traverse les échanges de Paris et Bruxelles jusqu’à la basse fosse sans fond du trésor du tsar.
Non, il n’est pas surprenant que les partis socialistes de ces pays dont le prolétariat doit encore gagner sa liberté politique élémentaire, dans des conditions créées par la réaction mondiale au sein de la société bourgeoise, se regroupent autour du soi-disant socialisme « allemand » — le socialisme de la lutte des classes intransigeante et de l’unité révolutionnaire entre les prolétaires du monde entier. Ce fait est d’une importance historique colossale, et si la cause commune du prolétariat international n’est pas devenue un son vide, alors les socialistes des « pays libres » qui pratiquent la « nouvelle méthode » devront s’en accommoder, tout comme ils le font avec la correction importante en vue d’une « renaissance de la démocratie ». Ils devront y faire face pour résoudre leur propre dilemme : soutiennent-ils la bourgeoisie « renaissante » contre le prolétariat mondial, ou le prolétariat mondial contre la bourgeoisie unanime, et unanimement anti-révolutionnaire ?
Ce n’est donc pas un doctrinarisme aveugle, mais le véritable intérêt du mouvement réel qui nous oblige à déranger le commandant Anseele en parlant dans l’esprit de l’orthodoxie « allemande ». Il y a cinq ans, alors que la lutte contemporaine de cette orthodoxie contre le révisionnisme ne faisait que commencer, nous, sociaux-démocrates russes, comprenions particulièrement clairement les paroles de ceux dont la défaite du jaurèsisme à Amsterdam est le fruit mérité de cinq années de lutte acharnée. Au congrès de l’« unité » de Paris,[13] Jules Guesde déclara : « La politique ministérielle sera encore plus désastreuse du point de vue international. Il n’y a presque plus de doute aujourd’hui sur les guerres continentales… On pourrait presque dire que l’ère des grandes guerres européennes est déjà révolue ; mais il y a d’autres guerres, qui éclatent chaque jour et continueront de le faire. Ce sont les guerres pour les marchés, des guerres pour que l’Extrême-Orient et l’Afrique centrale achètent nos marchandises. Des guerres de ce genre, loin de disparaître, menacent de devenir permanentes ; et ce sera la guerre capitaliste par excellence, une guerre pour le profit menée par les capitalistes de tous les pays, rivalisant pour le marché mondial au prix de notre or et de notre sang. Pouvez-vous imaginer un socialiste, dans le gouvernement de chaque État européen, participant à ce genre de meurtre pour vol ? Pouvez-vous imaginer un Millerand anglais, un Millerand italien, un Millerand allemand, aux côtés du français, et tous impliquant les prolétaires de chaque pays dans cette piraterie capitaliste ?… Le jour où le millérandisme deviendra un phénomène général, nous devrons dire adieu à tout internationalisme et devenir nationalistes. » [14]
Depuis que ces mots oraculaires ont été prononcés, le millarandisme dans sa forme pure ne s’est pas étendu au-delà de la France ; mais le « jaurèsisme » — la participation « anonyme », comme le dit Adler, de l’ensemble du parti socialiste dans la politique d’un ministère bourgeois, une participation qui place tout le parti en position de solidarité avec ce ministère tout aussi clairement qu’elle l’a été placée par l’entrée de l’un de ses membres au cabinet — s’est répandu d’autant plus virulemment. Et le moment est venu où le tableau prophétiquement esquissé par Guesde pourrait un jour devenir réalité. La guerre russo-japonaise pourrait facilement, inarrêtablement, attirer une ou plusieurs des puissances « civilisées ». La paix en Europe ne tient plus qu’à un cheveu de sagesse diplomatique.
Que deviendrait le socialisme, si, dans un pays fatalement entraîné dans un conflit mondial, le parti ouvrier s’avérait être un captif politique de la classe dirigeante, si ses dirigeants opportunistes, en raison de cette captivité, devaient apporter un soutien passif ou actif à la campagne militaire de leur gouvernement ? Cette question aurait dû se poser aux opportunistes français lorsqu’ils ont voté pour la résolution de la protestation contre la guerre à venir. Et s’ils avaient réfléchi attentivement à la signification de cette protestation, ils n’auraient pas été surpris que les représentants du socialisme russe et japonais — directement impliqués dans cette protestation — aient tous voté pour la résolution « Dresde », cette conclusion logique issue de la solidarité de classe du prolétariat mondial.
Les opportunistes essaient d’expliquer le fait que nous sommes si « révolutionnaires » en termes de conditions nationales spécifiques dans lesquelles nos partis existent—des conditions qu’ils opposent à la situation nationale différente qui détermine la politique des partis ouvriers français, italiens, belges, etc. Tout ce que nous pouvons dire à ce sujet, c’est : quelle que soit la cause extérieure qui nous impose cette idéologie et non une autre, c’est cette idéologie, dans ses prémisses et ses conclusions, qui rend notre politique internationale. La preuve est la position des socialistes russes et japonais dans la guerre actuelle. Et si cela vous plaît d’appeler cette politique « allemande », nous n’avons rien contre cela : les conditions distinctives dans lesquelles le socialisme allemand est né, à la frontière entre l’ère des révolutions capitalistes en Occident et le début de cette ère en Orient, lui ont permis d’exprimer très clairement, dans sa coquille nationale, le contenu mondial du mouvement prolétarien . Mais nous sommes aussi conscients que, contrairement à ces « conditions nationales », les conditions définissant le caractère de votre idéologie rendent votre socialisme irrémédiablement national. Cette conclusion du discours de Jaurès au congrès d’Amsterdam fut délicatement remarquée par le bourgeois Le Temps, qui se mit aussitôt à rire du fait que ce national-socialisme aurait pour organe littéraire un journal intitulé « L‘Humanité ».
Le socialisme national ou international : c’est la question entre les ailes droite et gauche de l’armée prolétarienne. Et nous accueillons favorablement l’adoption de la résolution de Dresde comme un signe que les tâches internationales de la lutte des classes du prolétariat ont triomphé des avantages opportuns, temporaires des mouvements « nationaux » dans certaines sections. Nous répondons ainsi avant tout, en tant que représentants de l’intérêt de classe du prolétariat russe, qui, comme les prolétaires d’autres pays, a un intérêt pour le développement de la lutte mondiale des classes pour la révolution sociale, mais aussi en tant que représentants du parti dont la tâche est de lutter contre le pire ennemi du socialisme mondial : l’autocratie russe.
Notes
- Le congrès d’Amsterdam de la Seconde Internationale, 14–20 août 1904 — Note du traducteur.
- La résolution de Dresde excluait la participation socialiste aux gouvernements bourgeois. — Note du traducteur.
- Traduction vérifiée par rapport au texte allemand dans Internationaler Sozialisten-Kongreß zu Amsterdam 1904 (Berlin : Vorwärts, 1904), p. 48. Je suis redevable à Graham Seaman pour cette référence. — Note du traducteur.
- La résolution de Dresde fut contestée par Jean Jaurès, dont le Parti socialiste français (à ne pas confondre avec le Parti socialiste de France, dirigé par Jules Guesde) faisait partie d’un gouvernement de coalition appelé le Bloc de la Gauche. — Note du traducteur.
- Bernhard von Bülow, chancelier d’Allemagne à l’époque. — Note du traducteur.
- Alexandre Millerand, dont la décision en 1899 d’accepter le poste de ministre du Commerce dans un cabinet de coalition français avait déclenché la controverse sur la participation socialiste au gouvernement. — Note du traducteur.
- Une réserve doit être faite : la défaite du jaurèsisme n’est déplorée que par la partie de la bourgeoisie qui conclut, ou est prête à conclure, des accords de partage du pouvoir avec les « socialistes gouvernementaux ». En revanche, les factions qui ont perdu cette transaction (comme les nationalistes français et le groupe d’ex-radicaux — désormais, soit dit en passant, y compris Millerand) ont exprimé la plus grande joie face à la défaite de Jaurès. Elles ne trouvent pas les mots pour vanter la beauté morale des révolutionnaires intransigeants Guesde et Bebel. L’organe de ce groupe de radicaux, Le Rappel, écrit même dans ce contexte que « le révisionnisme a déjà fait plus qu’un peu de tort » — du tort, c’est-à-dire aux groupes de journalistes politiques que les dirigeants révisionnistes ont évincés du champ d’influence sur les affaires de l’État.
- Traduction vérifiée par rapport au texte français : Jean Jaurès, « Deuxième discours au congrès socialiste d’Amsterdam ». — Note du traducteur.

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